Philippe Méchin : « L’un ne va pas sans l’autre »

C’est une très coquette somme de 125 millions d’euros, la cinquième depuis sa création, que vient de lever ManoMano qui rentre ainsi dans le cercle très fermé de ces fameuses licornes du Web. En quelque 6 années d’existence, l’entreprise créée par Philippe de Chanville et Christian Raisson aura réussi à collecter quelque 311 millions d’euros auprès d’investisseurs et non des moindres.

Evidemment, ceci interpelle. Ces chiffres vertigineux démontrent que le développement d’un site à haut potentiel reste très coûteux. Cependant, tous ces business angels ne sont pas des philanthropes et n’ouvrent jamais les cordons de leur bourse au hasard. Il faut donc savoir que l’activité de ManoMano progresse à une vitesse folle. En effet, le chiffre d’affaires de 620 millions d’euros a bondi de 50 % entre 2018 et 2019, et tout laisse à penser que ce n’est pas près de s’arrêter, avec un axe prioritaire de développement sur le marché européen estimé à 400 milliards d’euros.
Qui eût cru qu’une idée née en 2013 dans le bricolage puisse atteindre de tels sommets ? Cela démontre simplement que le marché était très peu digitalisé lorsque ses créateurs se sont lancés il y a déjà 6 ans, et que depuis il n’a guère évolué dans le domaine, devenu si sensible, du commerce en ligne. Aujourd’hui, il se traîne à environ 5/6 % des ventes tandis que pour d’autres produits non alimentaires, il monte jusqu’à 15/25 %. Face à cette opportunité, les deux financiers ont développé une place de marché spécialisée dont l’offre est plus large que celle d’un magasin de bricolage, avec pas moins de 4 millions de références, et surtout sans pour autant être moins performant dans l’accompagnement du client, grâce à des services multifonctions utilisant tous les codes de langage et d’interactivité du Web. C’est un des grands atouts de ManoMano, permettant les échanges de points de vue grâce notamment à cette communauté de Manoadvisors, à laquelle chacun peut adhérer et même être rétribué, à l’instar de certains retraités qui voient l’occasion d’y arrondir leurs fins de mois. Toujours est-il que ces conseils peuvent permettre à environ 15 % de clients de passer commande.
Ajoutez à cela un blog et une page Facebook très actifs. A contrario les enseignes ne maitrisent pas encore suffisamment cette culture. C’est pourtant dans ce domaine que les deux créateurs comptent intensifier leurs efforts, confortés par leurs 6 années d’expérience de l’existence d’un lien très affectif des consommateurs, voire passionnel pour le bricolage. L’autre objectif majeur consistera à investir plus encore dans une activité prometteuse lancée récemment, à savoir la vente aux professionnels. Le marché est également d’envergure et aussi peu digitalisé que celui du grand public. D’ailleurs, il constitue déjà plus de 10 % des ventes. Enfin, l’offre sera complétée fin 2020, début 2021 par des services. « Tout le bureau d’un artisan sera sur son téléphone. Plus besoin pour lui de faire ses devis tard le soir, un mois après sa visite chez son client », promet Philippe De Chanville . En conclusion, que penser de cette belle histoire ? La première réflexion qui vient à l’esprit est la constatation du retard accumulé par le commerce physique. Ceci est vrai, mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La réussite de ManoMano est, certes, extraordinaire mais elle existe parce qu’un jour des enseignes à destination du grand public ont su développer l’engouement pour le bricolage et que les professionnels y ont aussi trouvé leur compte. Et puis, nous persistons à croire que malgré cette montée en puissance du commerce en ligne, l’humanité ne serait rien sans un monde réel, et que l’un ne va pas sans l’autre.